La Marge Absolue
Au cœur de nos villes, là où chaque mètre carré possède une fonction bien déterminée, il existe des lieux échappant à cette injonction de productivité auxquels on ne prend pas garde.
Entre destructions et constructions ou simplement laissés à l'abandon, on les nomme terrains vagues, friches ou dents creuses. Sur les cartes anciennes ils étaient représentés par des carrés blancs dont se servit Philippe Vasset pour les repérer, les explorer et écrire son « Livre blanc ». Ils ne portent donc pas de noms propres et on les considère comme des anomalies inutiles. Pourtant des palissades, des murs et des grilles empêchent d'y accéder, les occultent même comme s'ils revêtaient quelque importance. Autrefois les terrains vagues étaient ouverts ils furent investis par des hors la loi, vagabonds et autres gens du voyage, en somme ceux qui vivent en marge et refusent de se plier aux règles communes.
Aujourd'hui, bien que vidés de ces indigènes rebelles, il reste ces interstices où réside le pouvoir de se soustraire au système. Ce dernier les cache pour en occulter la tentation imaginaire qu'ils pourraient susciter. Toutefois, des êtres plus discrets mais tout aussi anarchistes les peuplent. Ce sont les mauvaises herbes, folles et invasives, autres anti-systèmes, dont l'ailante et l'arbre aux papillons en sont les plus nombreuses représentantes. Lentement et silencieusement elles érodent et fissurent le béton, mettent la terre à jour et la font respirer. La vie revient, le sauvage s'insinue dans la marge absolue.
Sans trop savoir pourquoi, regarder ces sanctuaires m'a toujours rendu léger, sans doute libéré du poids des règles comme le rêve un enfant, jusqu'à réaliser qu'ils représentent une tabula rasa et l'opportunité d'un recommencement.
J'ai donc décidé de partir à leur recherche comme on part à la chasse aux trésors, mon appareil photo me servant de périscope pour voir au delà des palissades au dessus de la surface du "réel".
Tel un talisman visuel ayant le pouvoir de libérer du sortilège du système, je les offre à voir à ceux, qui comme à moi, le vague à l'âme traduit le souci de disparaître de là où la société leur ordonne de figurer, ceux qui cherchent une brèche pour fuir de ce monde imposé, ceux qui veulent lâcher prise un instant, divaguer et revivre.