Terrains Vagues : briser les digues de l’emprise
Entre destructions et constructions, les terrains vagues apparaissent puis disparaissent. Ils déferlent avec la lenteur de l'ailante et de l'arbre aux papillons qui y croissent spontanément dans le silence d'un espace temps séparé des vicissitudes de la ville. Ces plantes sont qualifiées de mauvaises, invasives ou d'herbes folles, délégitimées jusque dans leur droit même d'exister au même titre que les autres habitants naturels des terrains vagues : les vagabonds et les gens du voyage, bien souvent jugés « hors la loi » car vivants hors du système. Quand l’urbaniste nomme ces interstices de la marge « dents creuses », il les voit donc comme vides, inutiles, improductives, des anomalies à combler au plus vite car elles échappent à l'emprise de la ville. L’écrivain, lui, emploie « l’expression terrain vague et présuppose un observateur qui s’occupe de l’indétermination de ce lieu, s’en laisse émouvoir ou inspirer » comme le dit très bien Wolfram Nitsch dans l’ouvrage collectif Terrains vagues : Les friches urbaines dans la littérature, la photographie et le cinéma français. Le vagabond est dés lors interdit d'y errer, le passant de les voir ; grilles, grillages, murs et palissades sont les digues érigées pour les circonscrire et en occulter semble-t-il jusqu'à la tentation imaginaire qu'ils pourraient susciter.
Mais est-ce bien légitime au regard des principes du droit d'interdire la circulation sur ces Tiers Paysages, comme les nomme Gilles Clément dans son manifeste, interroge la juriste et philosophe Sarah Vanuxem dans Du Droit de déambuler ? Cette prohibition réveille en moi le petit être qui la bravait en escaladant de l'autre côté du mur de mon jardin d'enfance pour atterrir sur ce territoire fécond d'aventures imaginaires, nostalgie qui résonne avec le poème objet d'André Breton : « Ces terrains vagues où j'erre vaincu par l'ombre et la lune accroché à la maison de mon cœur ».
Depuis cette époque lointaine, après qu'on m'ait inculqué des valeurs humanistes mais voyant bien que le monde semblait toujours s'en éloigner, j'ai eu besoin de retrouver ces lieux d'escapisme pour ne pas perdre pied. J'ai d'abord repéré ces « lieux blancs » sur des cartes à l'instar de Philippe Vasset dans son Livre blanc et suis parti à la découverte de ces sanctuaires comme on part à la chasse aux trésors. Pour découvrir ces mondes au delà des palissades j'ai du me servir de mon appareil photo comme d'un périscope qui regarde au dessus de la surface des choses. J'ai pu alors respirer de nouveau tout en photographiant ces mondes parallèles pour les donner à voir à ceux dont le vague à l'âme traduit le souci de disparaître de là où la société leur ordonne de figurer, ceux qui cherchent une brèche pour fuir de ce système fait d'injonctions contradictoires, qui veulent lâcher prise un instant, divaguer, revivre.
Certaines voix étouffées par le vacarme dominant les désignent comme des refuges pour la biodiversité et îlots de fraîcheur où les sols peuvent être dépollués par les plantes et pénétrés par les eaux de pluie. Je me joins à eux en suspendant des images de terrains vagues dans le temps, les nomme par leurs points GPS pour rappeler où ils se situaient avant d'être engloutis et qu'un autre monde est possible.
Wastelands: breaking down the dikes of control.
Between destruction and construction, wastelands appear and disappear. They surge forth with the slowness of the tree of heaven and the butterfly bush that grow spontaneously there in the silence of a space-time separate from the vicissitudes of the city. These plants are pejoratively labeled as weeds, invasive or wildflowers, terms that delegitimize even their right to exist on the same footing as their other natural inhabitants who do not meet the criteria for existence imposed by the system: vagrants, gypsies, outlaws. These gaps on the margins are also called "hollow teeth" (in french) thus judged empty, useless, unproductive, anomalies to be filled as quickly as possible because they escape the system's grasp. The vagrant is therefore forbidden to wander there, the passerby to even see them; Fences, railings, walls, and palisades are the dikes erected to circumscribe them and, it seems, to conceal even the imagined temptation they might inspire.
But is it truly legitimate, according to legal principles, to prohibit movement on these Third Landscapes, as Gilles Clément calls them in his manifesto, asks the jurist and philosopher Sarah Vanuxem in On the Right to Wander?
This prohibition awakens in me the little being who defied it by climbing to the other side of the wall of my childhood garden to land on this fertile territory of imaginary adventures, a nostalgia that resonates with André Breton's poem-object: "These wastelands where I wander, defeated by the shadow and the moon, clinging to the house of my heart."
Since that distant time, after being instilled with the values of liberty, equality, fraternity, and justice, but seeing that the world seemed to be drifting further and further away from them, I felt the need to rediscover these places of escapism to keep from losing my footing.
I first located these "blank spaces" on maps, like Philippe Vasset in his White Book, and set off to discover these sanctuaries as one goes on a treasure hunt. To see these worlds beyond the barriers, I had to use my camera like a periscope, peering above the surface of things. I was then able to breathe again while photographing these parallel worlds to share them with those who, like me, feel a profound melancholy, a desire to disappear from where society orders them to be, those who seek a breach to escape this world of contradictory injunctions, who want to let go for a moment, to wander, to live again.
Some voices, drowned out by the prevailing clamor, describe them as shelters for biodiversity and islands of coolness in the heatwave where the soil can be decontaminated by plants and penetrated by rainwater in a world made of concrete. I join these environmental voices by suspending images of wastelands in time, naming them by their GPS coordinates to remind us where they were located and that other worlds and lives are possible.