Terrains Vagues : briser les digues de l’emprise
Entre destructions et constructions, les terrains vagues apparaissent puis disparaissent. Ils déferlent avec la lenteur de l'ailante et de l'arbre aux papillons qui y croissent spontanément, dans le silence d'un espace temps séparé des vicissitudes de la ville. Ces plantes sont qualifiées péjorativement de mauvaises, invasives ou d'herbes folles, termes qui délégitiment jusqu'à leur droit d'exister au même titre que leurs autres habitants naturels ne répondant pas aux critères d’existence imposés par le système, les vagabonds, les gens du voyage, les « hors la loi ». On nomme dents creuses ces interstices de la marge, les juge donc vides, inutiles, improductives, anomalies à combler au plus vite car elles échappent à l'emprise de la ville. Le vagabond est dés lors interdit d'y errer, le passant de les voir ; grilles, grillages, murs et palissades sont les digues érigées pour les circonscrire et en occulter semble-t-il jusqu'à la tentation imaginaire qu'ils pourraient susciter.
Mais est-ce bien légitime au regard des principes du droit d'interdire la circulation sur ces Tiers paysages, comme les nomme Gilles Clément dans son manifeste, interroge la juriste et philosophe Sarah Vanuxem dans Du Droit de déambuler ? Cette prohibition réveille en moi le petit être qui la bravait en escaladant de l'autre côté du mur de mon jardin d'enfance pour atterrir sur ce territoire fécond d'aventures imaginaires, nostalgie qui résonne avec le poème objet d'André Breton : « Ces terrains vagues où j'erre vaincu par l'ombre et la lune accroché à la maison de mon coeur ».
Depuis cette époque lointaine, après qu'on m'ait inculqué les valeurs de liberté, d'égalité, de fraternité et de justice mais voyant bien que le monde semblait toujours s'en éloigner, j'ai eu besoin de retrouver ces lieux d'escapisme pour ne pas perdre pied. J'ai d'abord repéré ces « lieux blancs » sur des cartes à l'instar de Philippe Vasset dans son Livre blanc et suis parti à la découverte de ces sanctuaires comme on part à la chasse au trésors. Pour découvrir ces mondes au delà des palissades j'ai du me servir de mon appareil photo comme d'un périscope qui regarde au dessus de la surface des choses. J'ai pu alors respirer de nouveau tout en photographiant ces mondes parallèles pour les donner à voir à ceux qui comme à moi, le vague à l'âme traduit le souci de disparaître de là où la société leur ordonne de figurer, ceux qui cherchent une brèche pour fuir de ce monde fait d'injonctions contradictoires, qui veulent lâcher prise un instant, divaguer, revivre.
Certaines voix étouffées par le vacarme dominant les désignent comme des refuges pour la biodiversité et îlots de fraîcheur où les sols peuvent être dépollués par les plantes et pénétrés par les eaux de pluie. Je me joins à eux en suspendant des images de terrains vagues dans le temps, les nomme par leur points GPS pour rappeler où ils se situaient avant d'être engloutis et qu'un autre monde est possible.